Nouvelle Athènes : balade à pied dans le Paris romantique
Vie Pratique

Nouvelle Athènes : balade à pied dans le Paris romantique

9 min de lecture

Itinéraire à pied dans la Nouvelle Athènes (Paris 9e) : histoire du quartier, place Saint-Georges, square d'Orléans, musées d'artistes et rues d'ateliers.

La Nouvelle Athènes est un quartier du 9e arrondissement de Paris, loti à partir de 1820 au pied de Montmartre. Peintres, comédiennes et musiciens romantiques s’y installent : Delacroix, George Sand, Chopin, Talma. Une balade à pied relie en une matinée ses places, ses hôtels particuliers et deux musées d’artistes ouverts au public.

D’où vient le nom de Nouvelle Athènes ?

Avant 1820, ces pentes ne sont que jardins maraîchers et grandes propriétés. Le financier Augustin de Lapeyrière, receveur général des finances, flaire l’affaire avec l’architecte Auguste Constantin. Les deux hommes lancent dès 1819-1820 un lotissement de maisons et d’hôtels particuliers, à deux pas des Grands Boulevards, sur des terrains encore bon marché.

Le style suit la mode du moment : frontons, pilastres, façades claires à l’antique. Le 18 octobre 1823, Adolphe Dureau de la Malle baptise l’ensemble Nouvelle Athènes, un clin d’œil au goût néoclassique et au philhellénisme qui enflamme alors les artistes parisiens, passionnés par la guerre d’indépendance grecque.

Le périmètre tient dans un quadrilatère modeste. La rue Saint-Lazare le borde au sud, la rue Blanche à l’ouest, la rue La Bruyère au nord, la rue Notre-Dame-de-Lorette à l’est. Entre 1820 et 1850, ce petit morceau du quartier Saint-Georges se couvre de logements confortables, et la bohème élégante du Paris romantique s’y donne rendez-vous.

Premier arrêt : l’église Notre-Dame-de-Lorette

Commencez la balade par le bas, devant la façade à fronton de Notre-Dame-de-Lorette. L’architecte Louis-Hippolyte Lebas en pose la première pierre le 25 août 1823, sous Louis XVIII, et l’édifice s’achève en 1836, sous Louis-Philippe. Plan basilical, colonnes, fronton sculpté de quatre anges rendant hommage à la Vierge et l’Enfant : tout ici respire le néoclassicisme qui a donné son surnom au quartier.

Deux baptêmes célèbres y sont inscrits. Georges Bizet reçoit le sacrement le 16 mars 1840, Claude Monet le 20 mai 1841. L’église est classée monument historique depuis le 28 décembre 1984 et a connu une longue campagne de restauration ces dernières années : vérifiez les conditions d’accès avant de pousser la porte.

Le nom de l’église a eu une postérité inattendue. Les jeunes femmes galantes qui louaient les immeubles neufs du voisinage ont été surnommées les lorettes, un mot dont l’histoire est retracée dans notre article sur la définition de lorette et ses trois sens. Rien à voir, en revanche, avec la ville de Lorette dans la Loire, baptisée d’après une chapelle mariale du même vocable.

Place Saint-Georges, le cœur du lotissement

Remontez la rue Notre-Dame-de-Lorette jusqu’à la place Saint-Georges. Autorisée par ordonnance royale le 21 avril 1824, elle est aménagée par la société Dosne, Loignon, Sensier et Constantin, avec le même Auguste Constantin aux commandes. Sa forme circulaire tranche avec le quadrillage des rues voisines.

Au centre se dresse le monument à Paul Gavarni, œuvre du sculpteur Denys Puech, installé en 1904. Le dessinateur, célèbre pour ses scènes du carnaval de Paris et ses lorettes croquées dans la presse, remplace une ancienne fontaine où s’abreuvaient les chevaux. Le bassin s’était tari en 1906 avec le chantier du métro ; il n’a été remis en eau qu’en 1995.

Deux façades à regarder de près

Autour de la place, deux adresses concentrent l’histoire du quartier :

  • Le n° 27, hôtel construit par Alexis Dosne, dont la fille Élise épouse Adolphe Thiers. L’homme d’État y est arrêté lors du coup d’État du 2 décembre 1851. La Commune rase la maison le 11 mai 1871, Gustave Courbet sauve son contenu, et l’hôtel est rebâti en 1873. Depuis le legs de Félicie Dosne en 1905, il abrite la fondation Dosne-Thiers de l’Institut de France.
  • Le n° 28, dit hôtel de la Païva, élevé entre 1840 et 1843 par l’architecte Édouard Renaud dans un mélange néogothique et néo-Renaissance, foisonnant de sculptures. Il est classé monument historique en 1977.

La station Saint-Georges de la ligne 12 débouche sur la place : pratique pour ceux qui préfèrent attaquer la balade par ce côté.

Place circulaire pavée d’un quartier parisien du XIXe siècle avec fontaine et monument de pierre

Rue Notre-Dame-de-Lorette, la rue des ateliers

Au-delà de la place, la rue grimpe vers Pigalle. Ouverte par la même ordonnance de 1824, elle s’appelle d’abord rue du Faubourg-Montmartre-Prolongée, puis rue Vatry, avant de prendre en 1835 le nom de l’église voisine. Ses numéros pairs du haut réservent deux surprises aux amateurs de peinture.

Au n° 56 naît Paul Gauguin en 1848 ; une plaque commémorative signale l’immeuble. Juste à côté, au n° 58, Eugène Delacroix installe son logement et son atelier de 1844 à 1857. L’atelier existe toujours mais reste invisible depuis la rue, redécoupé en appartements.

Plus bas, au n° 39, a vécu et est mort Émile Gaboriau, considéré comme le père du roman policier français avec L’Affaire Lerouge, publié en 1866. Trois destins, trois arts, sur quelques dizaines de mètres de trottoir : c’est toute la densité du quartier.

Square d’Orléans, un îlot londonien au 80 rue Taitbout

Redescendez ensuite vers la rue Taitbout. Derrière le porche du n° 80 s’ouvre le square d’Orléans, un ensemble néoclassique que l’architecte anglais Edward Cresy achète en 1829 et achève en 1841. Six immeubles bas encadrent des cours, sur le modèle des squares de Londres.

La liste des locataires donne le vertige. Frédéric Chopin occupe le pavillon 9. George Sand s’installe au pavillon 5 de 1842 à 1847. Alexandre Dumas loge au pavillon 3, le pianiste Charles-Valentin Alkan au pavillon 10, et la cantatrice Pauline Viardot fréquente aussi les lieux. Les soirées musicales passent d’un pavillon à l’autre.

Le square est inscrit monument historique depuis le 30 décembre 1977, mais il reste une résidence privée à l’accès restreint. Restez discret, contentez-vous de ce que la grille laisse voir, et ne vous attardez pas sous les fenêtres des habitants.

Rue de la Tour-des-Dames, l’allée des comédiens

Prenez la rue Saint-Lazare vers l’ouest. En contrebas se dresse l’église de la Sainte-Trinité, bâtie par Théodore Ballu de 1861 à 1867 dans un style néo-Renaissance. Olivier Messiaen y tient l’orgue pendant 61 ans, de 1931 à sa mort en 1992, et les obsèques de Rossini, de Berlioz et de Bizet y ont été célébrées. Le square d’Estienne-d’Orves, dessiné par Adolphe Alphand, lui sert de parvis.

Juste au-dessus, la courte rue de la Tour-des-Dames tire son nom d’un moulin des abbesses de Montmartre, mentionné dès 1494, dont la tour subsiste jusqu’en 1821. Elle aligne sur quelques numéros la plus belle collection d’hôtels de la Restauration :

  1. Au n° 1, l’hôtel dessiné par Auguste Constantin en 1820, acheté en 1824 par l’actrice Mademoiselle Mars.
  2. Au n° 3, la maison bâtie en 1820 pour Lapeyrière, acquise en 1822 par la tragédienne Catherine-Joséphine Duchesnois.
  3. Au n° 5, la demeure du peintre Horace Vernet, élevée en 1822 par Louis Pierre Haudebourt.
  4. Au n° 9, l’hôtel de l’acteur Talma, construit en 1820 par Paul Lelong, où le comédien meurt. Un jeune Delacroix en décore l’intérieur en 1821, inspiré par les fresques d’Herculanum.

Les grilles et les jardins donnent encore une idée du confort recherché par ces vedettes de la scène, qui s’installent loin du vacarme des boulevards.

Façade claire d’hôtel particulier néoclassique derrière une grille en fer forgé et un jardin

Deux maisons d’artistes ouvertes au public

La balade prend alors une autre dimension : deux demeures de peintres se visitent de l’intérieur, à quelques rues l’une de l’autre.

Le musée Gustave-Moreau, rue Catherine-de-La Rochefoucauld

Au n° 14, les parents du peintre symboliste achètent la maison en 1852, au nom de leur fils. Gustave Moreau vit en famille au premier étage et travaille dans les ateliers du haut, agrandis en 1896 par l’architecte Albert Lafon. Le 10 septembre 1897, il lègue l’ensemble à l’État. Le musée national ouvre le 14 janvier 1903.

Environ 14 000 œuvres y sont conservées : peintures, aquarelles, dessins, sculptures. Le grand escalier en spirale, qui relie les niveaux d’exposition, est l’une des images les plus reproduites de la maison.

Le musée de la Vie romantique, rue Chaptal

Au n° 16 de la rue Chaptal, une allée mène à une maison construite en 1830. Le peintre Ary Scheffer y vit de 1830 à sa mort en 1858 et y reçoit le vendredi soir. Liszt, Ingres, Lamartine, Tourgueniev et les voisins George Sand et Chopin fréquentent ses soirées.

La maison devient propriété de l’État en 1982, ouvre comme musée en 1983 et prend son nom actuel en 1987. Géré par Paris Musées depuis le 1er janvier 2013, le musée de la Vie romantique expose au rez-de-chaussée des souvenirs de George Sand venus de Nohant : tableaux, meubles, bijoux. Le jardin de roses et de fuchsias, ombragé d’arbres centenaires, se prête à une pause au calme.

Allée pavée bordée de feuillage menant à une maison de maître aux volets verts

Cité Chaptal, le frisson du Grand-Guignol

Dernier crochet, à deux pas du musée : la cité Chaptal, impasse discrète où Oscar Méténier installe au n° 20 une salle de 280 places. Inaugurée le 16 mai 1896 sous le nom de Théâtre-Salon, elle ouvre officiellement comme Théâtre du Grand-Guignol le 13 avril 1897. Le répertoire d’épouvante y fait frémir le public jusqu’à la fermeture, le 5 janvier 1963.

La salle a eu plusieurs vies. L’État l’acquiert en 1982 pour l’école nationale supérieure des arts et techniques du théâtre, présente jusqu’en 1996. Depuis 2004, l’International Visual Theatre, dédié à la langue des signes, y joue et y enseigne. Le quartier reste une terre de scène : plus d’un curieux ressort de la balade avec l’envie de monter sur les planches, et le théâtre amateur pour adultes offre justement plusieurs portes d’entrée aux débutants.

Préparer la balade : l’itinéraire en un coup d’œil

Le parcours se fait facilement en une matinée, visites de musées non comprises. Voici l’enchaînement proposé, du sud-est vers le nord-ouest :

ÉtapeAdresseÀ repérer
Notre-Dame-de-LoretteBas de la rue Notre-Dame-de-LoretteFronton néoclassique
Place Saint-GeorgesStation Saint-Georges, ligne 12Monument Gavarni, n° 27 et n° 28
Rue Notre-Dame-de-LoretteN° 39, 56 et 58Maisons de Gaboriau, Gauguin, Delacroix
Square d’Orléans80 rue TaitboutPavillons de Chopin et Sand
Sainte-Trinité et Tour-des-DamesRue Saint-Lazare, rue de la Tour-des-DamesHôtels de Mars et Talma
Musée Gustave-Moreau14 rue Catherine-de-La RochefoucauldEscalier en spirale
Musée de la Vie romantique16 rue ChaptalJardin, souvenirs de Sand
Cité ChaptalImpasse, rue ChaptalAncien Grand-Guignol

Quelques réflexes rendent la promenade plus agréable :

  • Consultez les sites officiels des deux musées et des églises avant de partir : jours de fermeture et accès changent au fil des saisons et des travaux.
  • Chaussez-vous confortablement, car les rues montent franchement vers Pigalle.
  • Gardez à l’esprit que la plupart des hôtels particuliers sont des logements privés : la visite se fait depuis le trottoir.
  • Emportez de quoi noter les numéros : les plaques sont rares et les façades se ressemblent vite.

Prochaine étape : choisir un matin de semaine, commencer au pied de Notre-Dame-de-Lorette et réserver la dernière heure au jardin de la rue Chaptal. Et pour prolonger la découverte du nom, direction Lorettois et Lorettoises, l’autre Lorette, celle de la vallée du Gier.